Le gouvernement Fréchette ouvre la voie au favoritisme
Texte collectif. (2026, 2 juin). Le gouvernement Fréchette ouvre la voie au favoritisme. Le Devoir.
Le ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christopher Skeete, a annoncé le 28 mai qu’une enveloppe récurrente de 250 000 $ serait consacrée à la diplomatie scientifique du Québec par l’entremise des délégations du Québec à l’étranger.
La somme aurait pu être une bonne nouvelle pour les études québécoises. Elle est, pour elles, une perte sèche. Ce sont précisément les 250 000 $ qu’administrait jusqu’ici l’Association internationale des études québécoises (AIEQ), désormais privée de son personnel et de ses locaux.
Aucune somme n’est économisée. Un dispositif éprouvé est démantelé. Un autre, mal outillé pour le remplacer, va hériter de ces fonds.
Qui veut noyer son chien…
Le ministre a justifié sa décision en évoquant l’embauche par l’Association, en 2024-2025, d’un poste contractuel qui aurait pesé indûment sur son budget. La chronologie, documentée, mérite d’être rappelée. Ce poste a été créé à la suggestion du ministère lui-même, après que celui-ci eut retiré, lors du renouvellement de l’entente en mars 2024, le prêt de service qui assurait jusqu’alors l’animation du réseau international.
La subvention annuelle est passée à cette occasion de 150 000 $ à 250 000 $, précisément pour permettre cette embauche. Reprocher aujourd’hui à l’AIEQ d’avoir fait ce que le ministère lui avait proposé, et financé pour qu’elle le fasse, c’est, au mieux, réécrire les faits ; au pire, calomnier une association pour justifier son asphyxie.
Levier
Pourquoi les délégations ne peuvent-elles pas remplacer l’AIEQ ? D’abord, parce qu’elles ne disposent pas de la force de son réseau, qui rassemble plus de 500 membres chercheurs dans quarante pays. Par l’entremise de leurs institutions d’accueil, ces membres de l’AIEQ fournissent locaux, hébergement, repas et encadrement intellectuel.
L’aide de l’AIEQ — quelques centaines ou milliers de dollars par séjour — ne couvre qu’une fraction du coût réel ; le reste est assumé par les universités hôtes. Pour un dollar investi par l’intermédiaire de l’AIEQ, ce sont trois dollars en valeur d’accueil mobilisés à l’étranger. Ce levier disparaît avec la fin du financement de l’AIEQ.
Ensuite, l’évaluation par les pairs. L’AIEQ s’appuie sur un comité scientifique indépendant qui examine les dossiers au mérite, et sur un conseil d’administration qui veille à la bonne gestion des fonds. Ces deux instances ne sont pas une coquetterie bureaucratique : ce sont des pare-feu qui protègent le ministère lui-même des tentations d’ingérence dans les affaires universitaires.
En supprimant l’AIEQ, le gouvernement Fréchette abolit la saine distance entre le politique et le scientifique, et ouvre la voie au favoritisme et à l’instrumentalisation de la recherche. Les propos du ministre Skeete tenus lors de l’étude des crédits, le 28 mai 2026, selon lesquels l’AIEQ soutiendrait des colloques « nichés » sans intérêt pour les relations internationales montrent assez qu’il tient pour peu de chose les principes de la liberté universitaire et la recherche menée à distance du politique.
Scénarios
Que va-t-il se passer si les 250 000 $ sont transférés aux délégations ? Premier scénario : saupoudrée sur l’ensemble des délégations, la somme sera trop dispersée pour soutenir une politique de rayonnement durable, faute du réseau, de l’expertise et des protocoles d’évaluation de l’AIEQ.
Second scénario : elle servira, mais sans la caution d’un comité scientifique. Les fonds seront alors attribués selon des priorités politiques ou diplomatiques à courte vue, étrangères à la valeur des projets du point de vue des savoirs.
Dans les deux cas, les études québécoises cesseront d’être promues à l’étranger par le seul réseau à même de le faire. Démanteler une organisation arrivée à maturité, et détourner ses ressources vers un dispositif mal outillé pour remplir le mandat ne relève, en aucun cas, d’une « logique d’efficacité de l’État », ainsi que le prétend le ministre. Il s’agit d’une erreur de jugement prenant appui sur une méconnaissance des principes de bonne gouvernance et de l’indépendance de la recherche.
Depuis l’annonce de la résiliation, le 13 avril dernier, cinq anciens ministres des Relations internationales issus de plusieurs formations politiques ont écrit à la première ministre et à son ministre. Gérard Bouchard est intervenu publiquement ; le monde de la recherche, de la littérature et de l’édition s’est mobilisé ; la question a été portée à l’Assemblée nationale.
Cette mobilisation est transpartisane. La décision du ministre Skeete ne tient pas : elle n’a de sens ni budgétairement, puisqu’aucune somme n’est économisée, ni stratégiquement, puisqu’elle fait tomber un réseau de spécialistes bénévoles, ni même au regard des valeurs que ce gouvernement prétend défendre.
Nous demandons au gouvernement Fréchette de respecter l’entente initiale conclue avec l’AIEQ, de maintenir les locaux et le prêt de service dont l’organisme sera privé dans les jours qui viennent, et d’engager une évaluation indépendante du dispositif avant de toucher à une organisation qui a mis trente ans à devenir ce qu’elle est aujourd’hui.
Si la diplomatie scientifique doit être renforcée dans le réseau des délégations, qu’elle le soit en complément, non en remplacement, du levier qui a démontré, depuis 1997, sa capacité à inscrire les études québécoises dans les programmes universitaires du monde.
Cosignataires :
Pascal Brissette, directeur des études québécoises et du Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises, Université McGill
Alain-G. Gagnon, président sortant, Société royale du Canada, et directeur du Centre d’analyse politique : constitution-fédéralisme, Université du Québec à Montréal
Martin Pâquet, vice-président aux affaires administratives et financières de l’AIEQ, professeur d’histoire à l’Université Laval
Nathalie Watteyne, directrice du Centre Anne-Hébert et vice-présidente des affaires académiques et scientifiques de l’AIEQ
Michel Lacroix, directeur du Département des études littéraires, Université du Québec à Montréal
Daniel Chartier, titulaire de la Chaire UArctic sur l’imaginaire, les perceptions et les représentations de l’Arctique, directeur du Laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique, professeur titulaire du Département des études littéraires, Université du Québec à Montréal
Véronique Cnockaert, professeure, Département des études littéraires, Université du Québec à Montréal
Madeleine Pastinelli, présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université
Jonathan Hope, professeur du Département des études littéraires, Université du Québec à Montréal
Stéphan Gervais, coordonnateur des études québécoises et du centre de recherches en études montréalaises, Université McGill
Catherine Leclerc, professeur agrégée, Département des littératures de langue française, Université McGill
Julien Lefort-Favreau, professeur agrégé, French Studies et Department of English Literature and Creative Writing, Université Queen’s
Marc-André Brouillette, professeur titulaire, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Laurance Ouellet-Tremblay, professeure agrégée, Département des littératures de langue française, Université McGill
Vincent Larivière, professeur, Université de Montréal
Martine Delvaux, écrivaine et professeure, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Catherine Cyr, professeure, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Caroline Loranger, chercheuse postdoctorale en études québécoises, Université Queen’s
Carmélie Jacob, chargée de cours, Université du Québec à Montréal
Paul Eid, professeur, Département de sociologie, Université du Québec à Montréal
Mathilde Barraband, professeure, Université du Québec à Trois-Rivières
Geneviève Hervieux, professeure, Université du Québec à Montréal
Catherine Gosselin, secrétaire générale, Syndicat des professeures et professeures, Université du Québec à Montréal
Michel Biron, professeur titulaire, Département des littératures de langue française, Université McGill
Daniel Béland, Chaire James McGill, directeur de l’Institut d’études canadiennes, Département de science politique, Université McGill
Louis-Daniel Godin, professeur, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Matthieu Dufour, professeur, Université du Québec à Montréal
Audrey Gonin, 3e vice-présidente, Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal
Thierry Giasson, Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires, professeur titulaire et directeur, Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique, Université Laval
Jean-Philippe Warren, membre de la Société royale du Canada, professeur, Département de sociologie et d’anthropologie, Université Concordia
Lucie Robert, professeure émérite, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Isabelle Boisclair, professeure d’études littéraires et culturelles, Université de Sherbrooke
Geneviève Pagé, professeure titulaire, Département de sciences politiques, Université du Québec à Montréal
Christian Guay-Poliquin, écrivain et chargé de cours, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Mahdi Khelfaoui, professeur adjoint et codirecteur du Centre interuniversitaire en études québécoises, Université du Québec à Trois-Rivières
Monique Cormier, professeure émérite, membre émérite de l’Ordre de l’excellence en traduction, Département de linguistique et de traduction, Université de Montréal
Claude Hauser, professeur titulaire, Université de Fribourg
Éric Bélanger, Chaire de recherche du Québec sur la démocratie, le vivre-ensemble, et les valeurs communes au Québec, professeur titulaire, Département de sciences politiques, Université McGill
Mireille Lalancette, Chaire de recherche du Québec sur la démocratie, le vivre-ensemble, et les valeurs communes au Québec, professeur titulaire, Université du Québec à Trois-Rivières
Stéphanie Chouinard, professeure agrégée, Collège des Forces canadiennes et Université Queen’s
Michel Dahan, Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord, professeur adjoint, Université Laval
Anne Légaré, ex-secrétaire générale du Centre de coopération interuniversitaire franco-québécois
Olivier Hamel, doctorant, Université du Québec à Montréal
Karine Légeron, chargée de cours, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Sylvano Santini, professeur, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal
Geneviève Dorais, professeure, Département d’histoire, Université du Québec à Montréal
Nadine Vincent, professeure titulaire, Département de communication, Université de Sherbrooke
Jean-Hugues Roy, journaliste et professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal
Julie Sénat, chargée d’enseignement, Centre d’enseignement du français, Université McGill
Dolly Abi Mansour, chargée d’enseignement, Centre d’enseignement du français, Université McGill
Julie Burelle, professeure agrégée, Department of Theatre and Dance, University of California San Diego
Catherine Desbarats, professeure titulaire et ex-directrice des études québécoises, Département d’histoire, Université McGill
Nik Luka, professeur agrégé et directeur associé du Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises, École d’architecture et d’urbanisme, Université McGill
Don Nerbas, professeur, Département d’histoire, Université McGill
Martin Papillon, professeur titulaire, Département de sciences politiques, Université de Montréal
Fabio Scetti, professeur associé, Département des littératures de langue française, Université McGill
Élisabeth Veilleux, chargée d’enseignement, Centre d’enseignement du français, Université McGill
Marion Vergues, directrice, Centre d’enseignement du français, Université McGill
Erin Hurley, professeure, Department of English, Université McGill
Sherry Olson, professeure émérite, Department of Geography, Université McGill
Brian Young, professeur émérite, Department of History and Classical Studies, Université McGill
Jocelyn Maclure, Chaire de recherche Stephen A. Jarislowsky sur la condition humaine et les technologies
Michèle Rioux, codirectrice du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation, directrice LATICCE, directrice de la revue Interventions économiques, MSRC Académie des sciences sociales, professeure titulaire, Département des sciences politiques, Université du Québec à Montréal
Thomas Wien, président de l’Institut d’histoire de l’Amérique française
Ce contenu a été mis à jour le 19 juin 2026 à 9 h 50 min.
